orphelins de l'Éden

10.05.2006

maudit qu'y'est beau mon quartier

Parce que je travaille de soir cette semaine, je me suis rendue aujourd'hui au cours de yoga-midi offert une fois dans la grille horaire hebdomadaire du centre où j'ai commencé à pratiquer. Je pousse la porte du petit local au mur jaune chaleureux et j'aperçois une femme au chignon remonté assise à la petite table dans l'espace de l'entrée, celle-là même où la semaine précédente MC se trouvait assise à comptabiliser et à annoter. Cette fois, la femme me dit "je te connais". Je la regarde et dis "je ne crois pas". Elle insiste et me dit "Ludivine" et cette fois, tout doucement, je me revois avec elle dans le boudoir de l'ancien centre où je pratiquais, il y a déjà quatre ans. Je lui dis "nous avons eu une longue conversation", oui c'est ça, je me souviens, ni du sujet, ni des circonstances, mais d'elle, de ses yeux. Elle me dit "tu as changé tes cheveux" et je réponds "tu as changé ton maquillage". Elle sourit, je souris. C'est Sp.

Sp. nous guide dans une session franchement superbe. Elle guide notre respiration comme Sy. le faisait, en véritable métronome. Elle nous invite de postures en postures à respecter nos limites et à les repousser tout à la fois. Elle est créative dans son enchaînement d'asanas. J'apprends la posture de la vache, genoux croisés à l'avant du corps, coudes écartelant la poitrine grâce aux mains qui se rencontrent dans le milieu du dos bien droit. Respirez, inspirez.

À la fin de la séance, je la remercie et lui demande si elle donne le cours du jeudi soir. Oui. Je lui dis que j'aime "toi". Elle comprend et me gratifie d'un nouveau sourire qui fait pétiller ses yeux verts soulignés de khôl. Dans le vestibule, nous sommes quelques yogayeuses - clin d'oeil ici à Benoîte Groulx qui s'escrime à modifier la règle de grammaire voulant que le masculin l'emporte sur le féminin - à enfiler nos chaussures et après lui avoir demandé si elle enseigne depuis longtemps, Sp. nous explique qu'elle et M-H, sa partenaire que je n'ai pas rencontrée, ont ouvert leur centre tout en douceur. Elle nous explique que tous les morceaux sont tombés en place, sans embûches. Je déclare que je suis heureuse que le quartier ait enfin un centre. Les autres yogayeuses unissent leur voix à la mienne. Sp. resplendit.

Sur le chemin du retour, j'écoute Interpol, Thom Yorke et Modest Mouse tout en jubilant dans l'heure zénith de la journée. Arrivée à deux pas de mon chez-moi, j'aperçois une femme qui a déposé un sac sur l'escalier qui monte vers le palier de mon nid. Cet escalier est littéralement au coin des rues. La femme revient du supermarché. Elle se repose, appuyée sur sa canne. Je lui demande "où allez-vous?" "Au coin de St-Hubert", qu'elle me répond. C'est à un coin de rue. J'empoigne son sac en tissu assez lourd merci et lui tend mon autre main, qu'elle accepte avec plaisir.

C'est une femme au visage doux, tout habillé de violet. Sa canne est l'extension de son bras droit. Elle a été opérée à la hanche. Elle tient à sortir faire ses courses pour se désennuyer. Elle envie les salariés qui vivent des journées pleines et valorisantes. Elle est fière. C'est une femme qui a oeuvré comme infirmière pendant plus de trente et qui, à sa retraite, s'est vue recevoir un montant de six mille dollars parce qu'elle n'avait jamais pris de congé de maladie. La peau de sa main est tendre. Elle me dit qu'elle aussi aidait les personnes âgées lorsqu'elle était plus jeune. Je dis "la roue du bien tourne". Dernièrement, une autre jeune femme l'a aidée avec ses paquets, et l'autre jour, c'était au tour d'un homme. Elle dit qu'une chance qu'il y a du bon sur le Terre sinon, tout serait sans dessus dessous.

Je la quitte au bas de son escalier. En grimpant le mien, j'aperçois F., mon voisin satirique, plongé dans une lecture passionnante, et je pense que la sédentarité a parfois des airs de nomadisme.